Cambodge, entre splendeur et désarroi
mars 29, 2007
La splendeur du Cambodge, ce sont les temples d’Angkor, témoignage exceptionnel de la richesse et de la puissance de l’empire Khmer à son apogée et qui font aujourd’hui la fierté de tous les cambodgiens. Du drapeau national à la bière qui porte son nom, la silhouette de celui qui fait figure de Mère de tous les temples, Angkor Wat, s’affiche partout et fait partie intégrante de la vie quotidienne.
Le désarroi, c’est celui d’une population toujours traumatisée par un des régimes les plus meurtriers de l’histoire contemporaine (1,5 à 2 millions de morts) et accablée par la pauvreté dont toute la détresse qu’elle engendre se trouve résumé dans le regard des jeunes enfants exploités dans les rues de Phnom Penh ou d’ailleurs. Nombre de jeunes enfants traînent en bandoulière quantité de livres et autres guides de voyage (photocopiés), vendent des fleurs ou des magazines, d’autres cirent des chaussures, d’autres encore demandent simplement de l’argent, de l’eau ou de la nourriture. Il existe aussi au Cambodge une autre forme d’exploitation qui voit de respectables messieurs venir assouvir leurs vices sur de jeunes enfants cambodgiens. Vraissemblablement choqués de côtoyer, sans la voir, cette atroce vérité, nous avons réagi avec excès en gratifiant d’un regard soupçonneux tout individu torve d’un certain âge, attablé seul le soir (Pour notre défense, ils sont vraiment nombreux sur les terrasses de Phnom Penh).
Le désarroi, c’est enfin celui qu’inspire une classe politique notoirement corrompue, incapable d’améliorer le sort de ceux qu’ils représentent malgré des signes encourageants. Un exemple parmi ce qui pourrait être une encyclopédie de la corruption au Cambodge est le nombre de casinos : le Cambodge, pauvre parmi les plus pauvres, compte une vingtaine de casinos, dont nous avons pu apprécier le faste de 2 ou 3 d’entres eux près de la frontière avec le Vietnam. Inutile de rappeller que les casinos sont un des vecteurs prisés pour le blanchiment de l’argent sale.
Phnom Penh
Sur une carte, Phnom Penh ressemble à une formule mathématique absconse : excepté 4 ou 5 grands boulevards, les rues sont désignées par des numéros (ph152, ph118, ph148) vraissemblablement aléatoirement attribués étant donné l’absence de logique dans leur répartition. Les quais de la rivière Tonlé Sap regroupe un grand nombre d’hôtels et de restaurants et garantit un superbe spectacle pour qui se lève tôt pour y admirer le levé du soleil.
J’avais écrit une première version de l’article qui décrivait Phnom Penh, assez prosaïquement je l’avoue, comme un champ de bataille sur lequel s’affrontait, sur le terrain économique, une armée de pauvres sans armes et une minorité de nantis. Phnom Penh me semble à présent plus complexe que ce que cette description simpliste le laisserait entendre. Au premier regard, Phnom Penh offre pourtant un spectacle déroutant de contrastes : 4×4 rutilants au milieu d’un océan de deux roues de toutes sortes, les hôtels et immeubles immaculés font face aux taudis insalubres, les mendiants, enfants des rues, vendeurs de drogues, mutilés des mines oubliées se mêlent au flot des touristes. Après quelques heures dans cet univers, la tête vous tourne forcément un peu. Plusieurs jours se passent et vous commencez à comprendre que se déroulent sous vos yeux les bouleversements qui secouent le pays après des périodes si sombres de son histoire. Les habitants de Phnom Penh sont en première ligne face à ces bouleversements et son lot d’inégalité qu’ils engendrent.
Trêve de billevesées (Attention prononcer ce mot à haute voix plusieures fois de suite peut provoquer des nausées) et parlons enfin de ce qu’offre Phnom Penh aux voyageurs. La résidence royale contient de magnifiques exemples de l’architecture Khmer qui culmine avec la pagode d’argent dont le sol est recouvert de 5 000 plaques d’argent : après s’être déchaussé, on peut y admirer un Buddha en or, les somptueux objets recouverts de pierres précieuses et les chandeliers admirablement ciselés.
Dans la série “les musées des horreurs”, nous visitons la tristement célèbre prison S-21 où 17 000 personnes, hommes, femmes et enfants, furent emprisonnées, torturées puis exécutées dans les “Killing fields” à quelques encablures de la ville. Durant cette visite, peu de mots sont échangés, le silence s’impose devant les cellules d’interrogatoire laissées pratiquement en l’état, devant les photographies des détenus prises à leur arrivée dans le camp et sur lesquelles se lit toute la terreur devant le sort qui les attend, devant encore les instruments de tortures : simples (pelles, barres de fer, pinces) ou plus sophistiqués dont l’utilisation est illustrée à l’aide de schémas. La visite se conclu par la projection d’un documentaire à la fin duquel un ancien garde du camp avouera, dans un rire maladroit, avoir exécuté 5 prisonniers d’un coup de barre de fer sur la nuque. Si la peur qu’engendre aujourd’hui encore l’évocation des khmers rouges est toujours aussi vive c’est qu’aucun des anciens bourreaux n’a été puni et que pour nombre de cambodgiens, il s’agit de leur voisin, de leur collègue ou d’un parent.
Enfin, un des plaisirs de Phnom Penh est de s’attabler à une terrasse et de regarder la vie défiler devant vos yeux, comme cette procession funéraire dont la blancheur des habits des participants tranche avec l’orange vif des tuniques des bonzes les accompagnant. (Vous verrez encore plus de choses étranges si vous décidez de vous attabler à la terrasse d’une pizzeria qui sert des “Happy Pizza” ou des “Very Happy Pizza” selon la quantité de marijuana dans la recette). Assis de la sorte, vous serez une cible de choix pour le boniment des enfants. Un truc suffit pourtant à s’en débarasser dans 80% des cas : les faire rire.
Malgré la situation peu enviable de la majorité de ces habitants, Phnom Penh est une étape agréable et réserve quelques surprises comme celle que nous avons eu en croisant la route d’un éléphant sur les trottoirs du centre ville, allant de son pas de géant fatigué dans l’indifférence générale.
Angkor, le mystère est dans les pierres
Si la pierre pouvait parler, elle le ferait précisément à Angkor et s’échapperaient alors des temples les milliers de cris et de hurlements dessinés sur le visage des démons, des soldats agonisants, des créatures maléfiques et des homme-singes féroces qui ornent les moindres recoins des murs d’Angkor. Il ne vaut mieux pas avoir cette idée en tête lorsque, pris sous un orage dans les couloirs du Bayon, vous évoluez, miraculeusement solitaire, dans la pénombre d’où surgit, à la faveur d’un éclair, le visage torturé d’un démon. Heureusement, le soleil revenu, le Bayon compte également 276 statues aux sourires rassurants.
Angkor se situe à 6 kilomètres de Siem Reap et désigne un ensemble de 100 temples répartis sur une zone de 400 kilomètres carrés. Siem Reap, à 400 kilomètres au nord de Phnom Penh, est le lieu de villégiature obligé pour tout visiteur des temples. Il s’agit d’une ville sans charme où les hotels de luxe côtoient les baraques branlantes et les détritus, où les enfants marchent pieds nus dans les flaques d’eau souillée, des jeunes enfants mal en point comme ce garçon à l’âge incertain qui viendra nous demander à manger à plusieures reprises durant notre séjour.
Notre moyen de transport pour visiter les temples fut, tout comme à Phnom Penh, le Tuk-Tuk dont les conducteurs forment une sympathique bande de truands qui proposent d’emblée des prix surgonflés et sont prêt à imaginer les plus gros mensonges pour justifier leur prix.
Impossible de décrire dans le menu détail notre visite de 7 jours à Angkor. Nous emporterons avec nous la silouhette parfaite d’Angkor Wat, les 276 sourires du Bayon, les images du combat désespéré que livre Ta Phrom contre la jungle qui en reprend possession, le contraste entre le gigantisme des temples et la finesse des statues et des fresques, les sculptures délicates du Bantay srei et enfin la satisfaction d’avoir pu découvrir la civilisation qui a érigé de tels chefs-d’oeuvre au 12ième siècle et qui fut en mesure d’établir une ville d’un million d’habitants (A la même époque, Londres en comptait 50 000) qui en fit une des plus importantes du monde à cette époque.
Notes aux futurs visiteurs d’Angkor
Étant donné l’affluence en constante augmentation, il n’est pas impossible de contracter une haine du groupe lors de votre passage à Angkor. Aucun vaccin n’existe et l’utilisation d’armes à feu et de grenades offensives est vivement déconseillée par respect pour les bonzes en prières que les déflagrations et les hurlements déchirants pourraient gêner dans leur méditation.
De nombreux signes (spectacle son et lumière, voiturettes électriques, immenses complexes hoteliers en construction) font craindre une dérive d’Angkor vers une sorte de parc d’attraction pour archéologues en herbe. Il serait de bon ton de venir avant que cette tendance se confirme mais prenez garde, Mickey est déjà dans la place : il accueille les clients d’une station service en centre ville.
Conclusion
Sur la route qui nous ramenait vers la frontière vietnamienne, nous savions avoir manqué une partie du Cambodge, celle à l’écart des flots de touristes, où vit la majorité des cambodgiens (80% du pays vit à la campagne). Derrière les vitres du bus, le Cambodge nous fera un dernier clin d’oeil : au milieu d’une succession de maisons en bois ou en tôle, sur un accotement boueux, au milieu de nulle part se dresse un magnifique chapiteau orange et jaune qui abrite une vingtaine de tables somptueusement dressées et de chaises drappées de belles étoffes et près duquel s’agite une cinquantaine de convives élégamment vêtus.
De retour à Ho Chi Minh Ville, nous y passerons quelques jours avant de prendre la direction de Nha Tang et de ses plages.
Entry Filed under: Cambodge. .
1 Comment Add your own
Leave a Comment
Some HTML allowed:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <pre> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>
Trackback this post | Subscribe to the comments via RSS Feed


1.
Vincent | avril 14, 2007 at 3:18
Je sais que ça fait 12 fois que je le dis, mais tu écris très bien Bruno. Combien de temps vous reste-t-il au en Indochine?
Il ne vous est rien arrivé de mal depuis votre arrivée en Asie?
Comment est la bouffe? Apparement, vous n’en mangez pas assez, vous avez maigri!! Que buvez-vous?
Quand revenez-vous à Montréal? Je ne me souviens plus!
Vous avez le bonjour de Romy de Vincent et du petit frejol
Ciao!